06 mai 2007
14 Octobre 2037-La macule
Un jour comme tous les autres sous l’autocratie de la Pensée Européenne. Il n’y a plus de France, plus d’Allemagne, plus de Suède. Seulement une Europe énorme, forte, écrasante.
Je me dirige à pas lents, mesurés, vers le Centre de Nettoyage des Eaux Usées. Je sais que tout le jour, je le passerais à écrire d’incompréhensibles codages pour le compte de l’Unité de Contrôle Européenne. Comme hier, comme demain.
Il fait encore nuit, il fera déjà sombre quand je sortirais de l’immeuble si impeccablement, si horriblement propre où l’on prétend que je travaille. Que je travaille. Mais peut-on seulement appeler la réécriture perpétuelle d’un même codage un travail ? Peut-on se rabaisser à cette horreur ?
Ma vie, chaque journée la même, m’ennuie et m’entraîne inexorablement à renouveler des millions de fois le même geste.
Aujourd’hui, comme demain, comme après, je me rendrais au vestiaire, et je troquerais mon futile vêtement gris contre un plus inutile encore vêtement blanc. Je tendrais mon poignet sur le lecteur optique et il sonnera, et la porte s’ouvrira car depuis hier, depuis 2021, il me connaît et me reconnaît chaque jour.
Lentement, précautionneusement, la langueur de mes pas alourdis par un rituel quotidien me mènera à travers les longs couloirs monotones, devant un nombre incalculable de portes noires, de portes blanches. J’ouvrirais la dernière, au fond, à gauche. Je m’installerais devant mon écran d’ordinateur et j’écrirais, retranscrirais, taperais, retaperais des symboles sans signification.
Enfermée dans l’itératif quotidien, je n’ai plus de futur, plus de passé, mais un présent irréel qui s’étire infiniment.
Aujourd’hui, comme demain, comme toujours, je m’avilis au service d’un Etat qui se contente de m’ignorer et de m’offrir " un travail ". Je fixe la dalle grise, sans éclat, du sol et elle me rappelle ma vie. Une dalle grise, uniforme, sans éclat.
Dans une éreintante continuité, le jour s’écoule, égal à lui-même, à celui qui l’a précédé, à celui qui va le suivre.
A la cantine, on me sert un brouet marron, le même qu’on me sert depuis bien longtemps. Aïe ! Il y a une tache rouge sur mon plateau. Je la fixe, je la fixe longtemps, admirative.
Elle est venue là innocemment, cette petite salissure, et pourtant, elle porte sur sa forme, dans sa riche couleur et dans sa texture, un message aveuglant qui trouble mes perceptions. Je viens de voir une chose qui assurément n’avait pas été prévue là, une rupture dans le cours du temps. Tout d’un coup, mon avenir prend la petite apparence ronde, la riche nuance vermeil. Moi aussi, je veux être le changement. Moi aussi, je veux casser le cours de ma vie.
Je traverse le long couloir qui est resté pareil à lui-même, éternel, inchangé. Il y a une fenêtre au bout, tout au bout. Je m’avance doucement, silencieusement. Je veux changer, je veux être différente, littéralement opposée. Je veux tout changer.
Je suis sur le point de commettre un acte qui offre une autre perspective à mon avenir. J’ai un peu peur. Je ne connais pas le changement. Je m’apprête à ressentir, pour la premières fois, les joies de l’évolution. Je suis un peu timide. Oserais-je sortir du chemin qui m’a été tracé afin que je le suive aujourd’hui, demain et pour toujours ?
Oui. Oui, j’ose et je le fais même. Tranquillement, voluptueusement, dans un grand élan de bonheur exalté, je saute par la fenêtre du septième étage.
14 Octobre 2006
